Estampes japonaises modernes, le shin-hanga

Estampes japonaises modernes

Femme en sous-kimono long, de Hashiguchi Goyō.

Il y a une dizaine de jours, je me rendis à la Fondation Baur pour visiter l’exposition, ‘Estampes japonaises modernes, 1910-1960’. Si je crois connaître – un peu – les estampes ukiyo-e classique, je méconnais absolument les œuvres, qui leurs succédèrent. Cette visite fut, donc, une initiation, mais aussi une révélation. La fulgurance des traits, une modernité, qui s’inscrit, sans dénoter, dans une tradition pour la régénérer, me séduisirent.

L’ouverture de l’exposition nous apprend que l’obsession japonisante d’un Occident fin-de-siècle a épuisé “les belles impressions des dix-huitième & dix-neuvième„; à cette pénurie se surexpose une crise induite par la modernisation des techniques de production, notamment d’impression. Cette double adversité provoqua l’émergence de deux mouvements artistiques, dès le début du vingtième siècle, le shin-hanga et le sōsaku-hango. Celui-ci, qui se traduit littéralement estampe créative, fera l’objet d’une chronique ad hoc, après la visite de la seconde partie de l’exposition à la mi-avril.

Le shin-hanga – littéralement, nouvelle estampe – fut initié par l’imprimeur Watanabe Shōzaburō. Ce maître, en effet, s’inquiétait de la fuite des œuvres anciennes vers l’étranger et refusait, non les progrès techniques, mais les pertes de connaissances ancestrales, qu’ils induisent. Aussi, régénéra-t-il l’artisanat des estampes, d’une part, en copiant les œuvres anciennes et, d’autre part, en respectant les divisions traditionnelles du travail entre les artistes, les graveurs, l’imprimeur et l’éditeur. Mais réduire le shin-hanga aux reproductions d’œuvres anciennes serait absurde et faux.

Watanabe Shōzaburō pressentit très rapidement, qu’il devait revivifier la production d’estampes. Aussi, s’efforça-t-il de réunir autour de lui de jeunes talents, notamment l’autrichien Capelari ou les japonais Natori Shunsen et Itō Shinsui. Ce dernier, dont le pseudonyme signifie eau profonde, s’empare, dès 1916, de l’esthétique des beautés – les bijin-ga -, qu’il travaille à l’occidentale, c’est-à-dire en atelier avec des nus, qu’il croque sans fin. Et ce renouveau dans l’approche du corps, qui n’est plus stylisé pour figurer oiran et geïko, rejoint les aspirations de ces jeunes japonaises – les modan gāru, ou moga. Ce mouvement subversif nous renvoie à celui des garçonnes. L’esprit est le même; l’insouciance, aussi. Ces beautés modernes s’émancipent de la tradition. Elles s’occidentalisent pour libérer leur corps; et en jouir. Itō Shinsui – et à sa suite d’autres artistes – les saisit dans cet instant d’une transition éphémère entre deux mondes. De ces travaux, il ne nous reste rien, ou presque. Le “séisme de Kantō détruisit son studio„, et réduisit à néant “tous ses bois gravés et ses impressions„. Seule, sa production postérieure nous est parvenue. Notamment un portrait sublime et rare de l’actrice Mizutani Yaeko, dans lequel sa chevelure jais et ses mains si délicates, qui dessinent ses paupières, tranchent brutalement d’un fond vermeil éclatant. La beauté de la femme et la finesse de ses mouvements fascinent; hypnotisent, presque.

Estampes japonaises modernes.

Sawada Shōjirō dans le rôle de Hayashi Buhei, de Natori Shunsen.

La fulgurance de cette vision ravive le souvenirs des compositions raffinées du ukiyo-e traditionnel. Le shin-hanga en reprend d’ailleurs les thèmes: les portraits d’élégantes et d’acteurs – les yakusha-e – et les paysages, aussi. En revanche, ce mouvement délaisse la figuration des guerriers, si fréquente aux époques précédentes. Est-ce le signe annonciateur du reniement d’une civilisation guerrière séculaire? Je le crains. J’apaise, donc, mes obsessions martiales en découvrant quelques yakusha-e de Natori Shunsen. Son trait vif et précis saisit l’esprit du kabuki en s’émancipant de sa stylisation un peu pesante et lourde. Ainsi affranchis, ses combats épurés suggèrent rapidité, puissance et violence.

Et de négliger, ici, la sublime ‘Légende de l’enfer’, de Kamura Settaï. Peut-être l’évoquerai-je, dans la seconde partie de cette chronique, comme un lien entre le shin-hanga et le sōsaku-hango?

Estampes japonaises modernes, du 3 mars au 22 mai 2016, Fondation Baur, Rue Munier-Romilly 8, 1206 Genève.

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