À rebours

“Après un tel livre, il ne reste plus à l’auteur qu’à choisir entre la bouche d’un pistolet
ou le pied de la croix.„ Jules Barbey d’Aurevilly.

À rebours, de J.-K. Huysmans

Modèles & photographe inconnus.

Il y a quelques années, je rédigeai une première chronique consacrée à ce roman, non à ce traité d’esthétique. Une relecture récente m’en fit percevoir toutes les insuffisances. Au mieux ce billet était un brouillon, mais certainement pas une chronique aboutie; aussi, je décidai de le reprendre. Au fil d’une réécriture consciencieuse, il se réduisit à n’être que la colonne vertébrale – ce qu’il aurait toujours dû être – d’une pensée incarnée.

À rebours’, en rupture avec un naturalisme infécond, initia Dorian Gray à la beauté et, à sa suite, une série de décadents et de fins de race. Si j’en fus inconditionnellement, je m’en éloigne lentement, mais certainement. Peut-être ai-je choisi – à ma façon – “le pied de la croix„? Et peut-être, encore, que mon catholicisme – empreint paradoxalement, j’en conviens, d’un certain nihilisme – pointe dans certaines de mes chroniques récentes. Mais ne pas s’égarer et revenir à ce huis clos, dans lequel Joris-Karl Huysmans inséra un esthète monacal “de trente ans, anémique et nerveux, aux yeux d’un bleu froid d’acier„, Jean des Esseintes.

Ce tyran de beauté est si sensible “que la vue d’un objet ou d’un être déplaisant„ se grave “profondément dans sa cervelle„. Aussi, “revenu de tout„, s’est-il retiré dans une demeure isolée de Fontenay-aux-Roses, où, “pour son plaisir personnel„, il compose “un intérieur confortable et paré néanmoins d’une façon rare„; “installation curieuse et calme, appropriée aux besoins de sa future solitude„, qu’aucune laideur ne doit troubler. Vivre en anachorète est la condition de son ascèse esthétique, à laquelle Jean des Esseintes – s’initiant aux arts, les perfectionnant et les sublimant – se soumet.

Mais ayant conservé de son éducation jésuite une attirance pour la lecture, notamment celle des auteurs latins – et singulièrement ceux de la décadence -, Jean des Esseintes organise une bibliothèque précieuse et rare. Cette collection n’est pas une accumulation désordonnée, elle se structure avec cohérence pour annoncer, à la faveur de choix rigoureux, les décadents contemporains. Et cette obsession – cette sacralisation – du décadentisme n’est pas celle d’un pur bibliophile, elle est la colonne vertébrale de l’esthétique de Jean des Esseintes. Aussi, l’ordonnance-t-il au sein de son cabinet, où il installe “un merveilleux canon d’église„, qui contient “sous le verre de son cadre, copiées sur un authentique vélin, avec d’admirables lettres de missel et de splendides enluminures, trois pièces de Charles Baudelaire, ʻLa mort des amantsʼ, ʻL’ennemiʼ„ et, au centre, “le poème en prose, ʻAny where out of the worldʼ„.

Et ce déroulement aux travers des siècles d’une esthétique de la corruption, de la déchéance, Jean des Esseintes l’incarne, en curieux éclairé, avec ses collections de gravures et de peintures. Les ʻPersécutions religieusesʼ, de Jan Luyken, ont une place centrale aux cimaises de Fontenay. Ce calvinistes hollandais, n’a eu de cesse de sublimer “les supplices que la folie religieuse a inventés„ avant de mourir fou et obsédé par ses “œuvres pleines d’abominables imaginations, puant le brûlé, suant le sang, remplies de cris d’horreur et d’anathème„. La fascination pour la représentation de ces violences peut surprendre des esprits contemporains, qui – conséquence d’une lente acculturation – bêlent le poncif d’une tolérance faisandée. Il se dégage de cette vacuité intellectuelle une vision tronquée de l’homme, qui n’est qu’idéal et creux, que beau, élevé et maître de soi; un archétype apollinien, donc. Mais l’homme ne peut être que cela; et s’il l’était, il serait incomplet comme nous le laissent entrevoir les grecs primitifs, qui le comprennent comme un tiraillement incessant entre la perfection et le sublime, entre l’intelligence et la déraison, entre le puissant et le grotesque. Dans cette perspective expurgée des préjugés platoniciens, la violence – fut-elle religieuse – se révèle être une barbarie nécessaire. Le nier – pire, le renier -, comme nous nous y efforçons depuis des siècles, c’est interdire douloureusement à l’homme de tendre à sa perfection.

Jean des Esseintes le pressent. Et son besoin de transcendance, presque éthéré, se heurte à ses instincts premiers. S’il s’efforce de les sublimer, notamment en détaillant des nuits entières ʻSaloméʼ et ʻL’apparitionʼ, de Gustave Moreau, il succombe, aussi, à des pulsions moins idéales, car cette vision orientaliste de la femme “déité de l’indestructible Luxure, déesse de l’immortelle Hystérie, Beauté maudite„ est trop intellectuelle pour apaiser ses sens. Certes, ces œuvres le fascinent, mais, en saint Antoine, il se soumet à des tentations lancinantes moins raffinées; les putains furent son quotidien. Il croit s’en libérer en se cloîtrant à Fontenay. Elles obsèdent encore ses pensées; il veut s’en détourner, notamment en collectionnant “des fleurs précieuses de serres„, qui recopient “les membranes intérieures des animaux„ et empruntent “les vivaces teintes de leurs chairs en pourriture, les magnifiques hideurs de leurs gangrènes„. Les fleurs s’épuisent; les pulsions charnelles demeurent. Et mécréant encore, il ne peut accéder au salut.

Alors pour se désennuyer – et, peut-être, pour parfaire l’éducation de Dorian Gray – il sombre dans une immoralité perverse. Le beau n’est ni conforme, ni moral. Il est amoral et cruel. L’esthète absolu – le Dandy, donc – doit s’émanciper de toutes conventions sociales et religieuses pour réaliser son idéal de perfection. Le sixième chapitre de ʻÀ reboursʼ, qui renvoie au commandement – miroir du Décalogue – “Tu ne tueras point„, saisit un des Esseintes, qui se divertit d’un jeune garçon pauvre. Il le corrompt, à dessein, en lui offrant quelques semaines de voluptés avec les filles d’une maison close luxueuse; il veut, ainsi, qu’il prenne “l’habitude de ces jouissances, que ces moyens lui interdisent„. Des Esseintes espère que cet enfant, brutalement sevré de ces plaisirs, sombre dans la criminalité et l’assassinat “pour se rouler sur ce divan„. Et chaque jour, il en guette l’écho dans la presse.

Cette perfection d’une décadence purement cérébrale laisse entrevoir un nihilisme abyssal. Et si un tel homme – Jean des Esseintes, donc – n’a d’autres choix que “le pied de la Croix ou la bouche du pistolet„, il déçoit encore. Sa prière, qui clôt ce manifeste, ne convainc pas; sa sincérité est celle de ceux qui souffrent. Leurs angoisses à peine apaisées, ils se renient. À l’évidence, Jean des Esseintes mourra en apostat. Mais son départ de Fontenay, à des fins thérapeutiques, laisse présager qu’il se détournera aussi de la bouche du pistolet. Le Surhomme, qu’il soit Dandy ou nietzschéen, laisse entrevoir une puissance, une force de caractère, supérieure à celle de ce fin-de-race anémié. Son disciple même, le dépassa. Dorian Gray se suicida.

À rebours, Joris-Karl Huysmans, 1884.

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