Au prétexte de l’affaire Lacenaire

L'affaire Lacenaire, d'Anne-Emmanuelle Demartini.

Londres, 1904

Cette monographie m’attira, il y a quelques années, à double titre. J’ai conservé de lointains souvenirs d’études universitaires une attirance – une fascination, presque – pour le crime; ce n’est pas tant l’acte, qui m’intéresse, que les circonstances qui le favorise. La transgression de normes morales ou d’interdits sociaux interroge nos valeurs; les relativise, parfois. D’autre part, la figure de Pierre-François Lacenaire, qualifié, dès son procès, en 1835, d’assassin-dandy, ne pouvait que m’attirer irrésistiblement. S’y confronter, donc. Est-il vraiment cet assassin-dandy? Ou n’est-ce, comme si souvent, qu’un mésusage journalistique? Cette chronique essayera de démêler au fil du texte ce nœud vipérin de contradictions, d’approximations et d’incertitudes.

Pierre-François Lacenaire fut un criminel, qui marqua ses contemporains. Selon leur sensibilité politique, ils désiraient y voir soit la créature d’une société apostat, soit la victime de la misère et des inégalités sociales. Quoi qu’il en soit, cet énergumène était insaisissable, même les classifications phrénologiques – si en vogue à l’époque – furent impuissantes à le cataloguer. Son profil est atypique. Ce jeune homme distingué n’a rien de la brute illettrée et alcoolique, qui fréquente ordinairement les cours d’assise; il rompt, donc, avec l’iconographie caricaturale du criminel-né. Son élégance vestimentaire interroge, aussi. Celui qui assassinat froidement, mais assez grossièrement, se construisit élégamment. De la “domestication des cheveux„, qu’il lustre et arrange avec soin à la “petite moustache à la mode, qui relève sa figure„ jusqu’au choix des vêtements trahissent un goût bourgeois – dont il détourne les codes -, mais harmonisent surtout la beauté à l’intelligence.

Si la rigueur vestimentaire n’élève pas au dandysme, le soin que Pierre-François Lacenaire apporte à sa toilette ne peut être réduit à un snobisme, à une élégance mondaine. Et peut-être que la presse populaire perçut cette complexité? Aussi, convient-il d’éprouver cette figure à la sentence baudelairienne: un “Dandy ne peut jamais être un homme vulgaire. S’il commettait un crime, il ne serait pas déchu peut-être; mais si ce crime naissait d’une source triviale, le déshonneur serait irréparable.„ La trivialité des crimes est évidente; ils furent même médiocres et n’auraient pas retenus l’attention de Thomas de Quincey pour la rédaction de son traité d’esthétique, ʻDe l’assassinat considéré comme un des Beaux-Artsʼ. La déchéance pointe. La construction narrative, pourtant, que le meurtrier déroule lors de son procès et dans ses ʻMémoiresʼ, interdit d’être aussi péremptoire. À l’en croire, ses premiers délits, puis ses crimes, furent orchestrés, non à des seules fin pécuniaires, mais pour défier la société, qui l’écrasait et l’humiliait. Ainsi conçus, la trivialité des crimes cède le pas à une stratégie machiavélique, qui, elle, peut être Dandy. Pire, les crimes pour lesquels il comparaît sont encore un prétexte, certes à son suicide, mais essentiellement à la commission de nouveaux homicides. La rhétorique judiciaire de Pierre-François Lacenaire n’a d’autre ambition que d’obtenir la condamnation à mort de ses complices. Il y parvient. En cela la justice ne l’est plus, elle est détournée – à son insu – en bras armé du meurtrier.

Une telle perversion des valeurs morales, au-delà du dandysme, renvoie à l’éternelle opposition entre barbarie et civilisation. Cette dualité est cristallisée par une presse moralisatrice, qui – à des fins d’édification – veut que Pierre-François Lacenaire soit “une existence où la part est faite à l’intelligence autant qu’au vice, où, à côté d’une brillante éducation et d’un talent peu commun, se trouvent les habitudes de la plus révoltante immoralité et les passions les plus exécrables.„ Et de conclure que “l’ensemble de cette nature tient à la civilisation par la parole, mais est anthropophage par l’action.„ Si l’antagonisme a le mérite d’être clairement énoncé, je confesse que cette distinction, si confortable pour nos croyances, me semble pour le moins curieuse, si ce n’est absurde; et cela au-delà du cas, qui nous intéresse.

Par quel mystère, en effet, la culture devrait-elle pacifier les instincts, apaiser les pulsions, éduquer les jouissances? Une telle conception – qui relève du poncif – est aberrante en ce qu’elle postule un être idéal et renie, dans le même mouvement, tout un pan de la littérature, notamment sadienne, qui est pourtant une approche hyper-civilisée de la cruauté. Devrait-on, dès lors, considérer que l’abjection morale et littéraire de D.A.F. de Sade en fait un barbare acculturé? Cela peut conforter les douces illusions de nos sociétés aseptisées et désincarnées, mais cela est réduire hypocritement l’homme à une fiction idéale et intenable; Pierre-François Lacenaire s’y refuse. Et son insoumission, si radicale soit elle, suggère une anticipation, celle de l’ambition de Jean Lorrain, qui se pensait à la façon d’un barbare raffiné. Si celui-ci n’avait pas le goût du sang, mais du sexe, l’intensité de ses pulsions bestiales, lui fit incarner aussi une rupture avec le dogme d’un être idéal et éthéré.

La libération des instincts primaires – primitifs, peut-être? – et la tentative de la rapprocher de la doctrine dandy peuvent surprendre. Le préjugé veut que le dandysme soit une construction artificielle de soi. Cette compréhension du dandysme est superficielle et en néglige l’essence. Le Dandy se construit à la façon d’un Surhomme nietzschéen. Ni il ne renie ses passions, ni il ne les dompte. Au contraire. Il s’y soumet inconditionnellement, certain qu’il est de la puissance de sa volonté. Celle-ci nécessairement dominera ses passions. Il est un être complexe. Et en ce sens, grâce à sa brutalité, Pierre-François Lacenaire est un Dandy que, seule la guillotine, empêcha de parachever.

L’affaire Lacenaire, Anne-Emmanuelle Demartini, 2001.

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