Frankenstein, créé des ténèbres

Frankenstein, créé des ténèbres

Frankenstein, 1931.

L’exposition ʻFrankenstein, créé des ténèbresʼ est précieuse. Une iconographie choisie, des livres rares et une atmosphère feutrée instillent un enthousiasme érudit. Malgré cela, et malgré mon attirance tératologique, l’impossibilité de saisir en une chronique l’esprit de cette recension. Une faiblesse, sans doute.

Certes, il serait possible d’évoquer ʻLe monstre et le magicienʼ, de J.-T. Merle, qui transmute, dans une Venise du seizième siècle, le Docteur Frankenstein en un alchimiste interlope. Certes, il serait aussi possible d’évoquer une édition révisée de 1831, qui saisit en une gravure la première représentation picturale de la créature. Et, sans doute, chaque objet bibliophile devrait être traité. Et pourtant, influencé par une galerie de quatre portraits, ce qui me fascina, c’est l’atmosphère littéraire et sensuelle, qui entoure l’émergence du monstre.

Quatre écrivains. Quatre destins tragiques. Une passion amoureuse. Pour trois œuvres fantastiques et fondatrices. À en croire, en effet, John Polidori – un des parieurs -, le climat apocalyptique de l’été 1816 stimula ces quatre esprits. La météorologie suffit-elle à expliquer cette fécondité? J’en doute. La création, si elle exige un travail régulier et rigoureux, est un équilibre subtil entre sensations, exaltation, douleurs et plaisirs. Et cette harmonie complexe, John Polidori s’efforce de la saisir, au jour le jour, dans son journal intime – qui ne sera publié qu’en 1911. S’il est l’historiographe de cette genèse fantastique, il en est aussi un protagoniste. En parallèle, de son journal intime, il rédige ʻLe Vampireʼ – premier récit, qui incarne cette figure d’outre-tombe et qui annonce ʻDraculaʼ, de Bram Stoker.

À l’instant de la création, les écrivains ignorent encore leur fin tragique. John Polidori, ruiné, s’empoisonnera au cyanure, en 1821; Lord Byron succombera, en 1824, au cœur de l’insensée insurrection grecque; Mary Shelley a déjà perdu un enfant de trois ans – figure de l’innocence, qui hantera son roman – et perdra, en 1822, son époux Percy Shelley, qui se noiera. En moins de dix ans, une fatalité tragique frappera les protagonistes de ce pari littéraire.

Cette brutale et douloureuse déchéance interroge. Est-ce la vanité d’un Percy Shelley, qui – par passion amoureuse – éclata les carcans moraux de son époque en fuyant avec l’objet de son désir, Mary, sur le continent, pour vivre intensément et inconditionnellement cet embrasement des sens? Ou est-ce l’orgueil d’une femme, qui, sous sa plume, incarne un Prométhée moderne, dont l’arrogance lui fait refuser de se soumettre à Dieu et à ses Lois? Je l’ignore. L’essentiel est ailleurs, peut-être. L’œuvre née d’une passion, qu’elle soit créatrice ou amoureuse, justifie, à elle seule les châtiments auxquels l’insoumis s’expose.

Frankenstein, créé des ténèbres, du 13 mai au 9 octobre 2016, Fondation Martin Bodmer, Route Martin Bodmer 19-21, 1223 Cologny.

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