Araki

Araki

Modèle inconnu, par Nobuyoshi Araki.

Le temps s’écoule irrésistiblement. L’impression trompeuse d’une brève respiration entre la visite et la rédaction. J’ai tardé; et la première rétrospective française de Nobuyoshi Araki est à quelques heures de fermer. J’ai tardé; et, en quelques semaines, il ne reste dans mon esprit qu’une atmosphère trouble et ambiguë. Les détails s’évaporent.

Si l’évolution d’une œuvre saisit nécessairement celle d’une vie, elle en dégage aussi les constantes. Des ʻFleurs de vieʼ au ʻVoyage d’hiverʼ, en s’égarant d’un ʻVoyage sentimentalʼ à des séances de kinbaku, ou en déroulant son ʻJournal intimeʼ, Araki décline obsessionnel sa fascination des corps féminins.

Celui de sa compagne, notamment. Le ʻVoyage d’hiverʼ, qui saisit, chaque instant, de la lente agonie, de l’inexorable déchéance, d’un corps aimé – celui de Yōko -, renvoie bizarrement à ce ʻVoyage sentimentalʼ, qui, quelques années auparavant, saisit un corps désiré. Celui de Yōko, déjà. Et pourtant une même chair attristée s’esquisse d’une série l’autre. Seul, peut-être, un visage terrassé par l’orgasme y esquisse une passion amoureuse.

Mais aussi celui de ses innombrables modèles et amantes éphémères. L’œil d’Araki est désérotisé. Ses chairs sont tristes et obscènes. Il réduit les corps à des performances pornographiques – sans séduction, ni intensité. Il les met en scène à la façon de pantins désarticulés et lubriques. La vulgarité latente de ces travaux m’en éloigne irrémédiablement. Aucune pudeur, ni morale dans cette distance. Nos obsessions diffèrent. À la crudité de son réalisme, je m’égare en des perversions sublimées; à ses corps déchus s’opposent des tensions érotiques.

Cette obsession des corps est étrange. Il s’y devine cette exigence baudelairienne “d’éteindre la douleur sur des lits hasardeux.„ Cette nécessité d’un corps – même maltraité -, d’un être essentiel, ne s’apaise ni dans son éloignement, ni dans sa perte. Et au fil de l’œuvre d’Araki s’entrevoit une fuite en avant, où un corps chasse l’autre sans remplacer jamais celui convoité, désiré et aimé. Ses travaux sont les témoins de cette impossibilité.

Araki, du 13 avril au 5 septembre 2016, au Musée Guimet, Place d’Iéna 6, 75016 Paris.

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